Si vous avez déjà travaillé sur un chantier, vous connaissez la règle non écrite qui nous pousse à continuer. « Continue, t’es correct. » Cette attitude bâtit des ponts et aide à puiser dans nos ressources, mais elle détruit aussi des hommes qui consacrent leur carrière aux métiers.
Les animateurs de balado Mike Cameron et Trevor Botkin ont récemment discuté avec deux invités qui connaissent personnellement cette tension : Sean Underhill, vétéran métallier, et James Bosley, ancien travailleur de l’industrie pétrolière devenu conseiller chez Pain BC. Ce qu’ils ont réalisé ensemble apporte un tout nouvel éclairage au combat de beaucoup de gars de métier.
Travailler comme des athlètes, mais sans équipe de soutien
Sean Underhill explique sans détour ce que l’on ressent en travaillant dans un métier. « Au travail, j’avais l’impression d’être un athlète, explique-t-il. Notre corps est aussi sollicité que celui d’un athlète, mais notre performance dure toute la journée. »
Trevor Botkin poursuit sur cette idée. S’ils travaillent comme des athlètes, est-ce que les gens de métier reçoivent le même traitement? La réponse est non à l’unanimité. Les athlètes professionnels peuvent compter sur des physiothérapeutes, des psychologues de la performance et des massothérapeutes. Les personnes de métier doivent quant à elles se présenter au travail et affronter seules tout ce que la journée leur réserve, peu importe le coût.
Les conséquences de cette lacune vont bien au-delà des muscles endoloris.
« Je vais y arriver » : les quatre mots les plus aliénants qui soient
Mike Cameron évoque le réflexe qui domine la culture des métiers avec une grande clarté : la tristement célèbre expression « je vais y arriver ».
Selon Mike, ces quatre mots peuvent exprimer une grande marginalisation. C’est de l’isolement déguisé en endurance, et c’est le seul langage que beaucoup de personnes de métier ont appris.
James Bosley offre une autre perspective sur l’origine de ce réflexe. « Souvent, se dire qu’on va y arriver seul s’est transformé en habitude… c’est une réponse au traumatisme d’avoir à s’adapter au manque d’aide. » Il décrit cette réponse comme étant un mécanisme d’adaptation qui s’est transformé en habitude.
Une habitude dont les conséquences physiques au travail sont bien réelles. « Cela peut souvent mener à des blessures ou à des accidents, explique James, parce qu’en se disant qu’on va y arriver, on fait preuve d’orgueil. » Il a vu des cas entraînant plus que des accidents. Il a été présent sur des chantiers où des gens ne sont pas rentrés à la maison.
Sean ajoute ce qui manque de l’autre côté de l’équation : un espace sûr où demander de l’aide. « Il n’y a pas d’endroit où aller. Il n’y a pas d’espace sûr. Il n’existe pas de lieu où l’on peut être vulnérable et dire qu’on a besoin d’aide. »
Quand le corps s’effondre sous la douleur chronique
Le parcours de James jusqu’à Pain BC n’a pas commencé par un changement de carrière. Il a plutôt commencé par une chute.
En 2016, James travaillait comme chauffeur de camion à benne sur l’île de Vancouver. Un jour, alors qu’il déroulait une toile sur une benne à ordures, il a glissé sur un morceau de carton et a fait une chute de huit ou neuf pieds (un peu moins de trois mètres) jusqu’au fond de la benne. Il a continué à travailler. Une semaine ou deux plus tard, il est allé à l’hôpital. Les résultats n’ont pas été concluants, mais on lui a dit qu’il y aurait un suivi. Il a donc continué de travailler 6 jours par semaine, jusqu’à 75 heures hebdomadairement.
Des mois plus tard, lorsqu’il a enfin vu un spécialiste, ce dernier lui a demandé où était son plâtre. Il s’est avéré que James marchait sur un talon fracassé depuis six mois. Lorsqu’il a enfin compris la gravité de son accident (une jambe et une hanche fracturées et un disque vertébral écrasé), il avait déjà passé une année à contre-balancer ses blessures, à trop travailler et à empirer les choses. Lorsqu’il s’est enfin arrêté, le stress de ne pas savoir quand il retournerait au travail a exacerbé le tout.
« La majeure partie de cette douleur est apparue en raison du stress, explique maintenant James. Le manque de sommeil, une mauvaise alimentation, tous ces éléments sont des facteurs. »
Ce n’est pas une petite réalisation. C’est le fondement même de la façon dont il comprend maintenant la douleur.
Ce n’est pas « seulement dans la tête », mais c’est dans le cerveau.
L’un des éléments les plus importants de cet épisode est l’explication facile à comprendre de James sur la neuroplasticité et la douleur chronique.
« Le cerveau devient si efficace pour aller vers la douleur, la douleur, la douleur, la douleur, que même sans blessure, il continue de faire cette association », explique James. C’est la neuroplasticité qui travaille contre nous. La bonne nouvelle est que cette tendance peut être inversée.
« Nous pouvons créer de nouvelles voies. »
James, qui suit actuellement un cours en thérapie de reprogrammation de la douleur, aborde un exemple profondément personnel : une dizaine d’années de douleur récurrente et handicapante qu’aucun test ne pouvait expliquer et qui devenait plus intense dans les moments de stress extrême. Lorsque le même cas lui a été présenté dans le cadre de ce cours, il a eu un déclic. Il a commencé à se dire : « je remarque la douleur maintenant, mais je vais bien. Je ne suis pas blessé. » Il affirme que la douleur a largement disparu.
Il parle de sa frustration par rapport à la façon dont la douleur est comprise par certains praticiens.
« Beaucoup de médecins nous disent que c’est seulement dans notre tête. Il est vrai que techniquement, toute la douleur se trouve dans la tête, parce que c’est là que se trouvent nos sens. » Mais ce n’est que la moitié de l’explication, et sans l’autre moitié, soit les facteurs sociaux et environnementaux, le rôle de l’alimentation, le stress à la maison et les traumatismes non résolus, cela ressemble à un manque de considération.
Il souligne le travail d’un médecin canadien, le Dr Gabor Maté, qui a découvert en travaillant dans un centre de soins palliatifs que la souffrance de la majorité de ses patients remontait à des traumatismes d’enfance non résolus. Ce n’est pas de la faiblesse, mais un phénomène neurologique. Tout cela est normal.
Une fraternité en quête de changement
Sean parle de la fraternité évidente qui existe chez les gens de métier, mais aussi du fait qu’elle est, selon lui, dysfonctionnelle.
« Il y a une fraternité entre les métalliers, mais elle est différente, tout comme la culture. Elle est dysfonctionnelle. Elle doit changer. »
À quoi ressemblerait une version plus saine? Trevor explique que c’est une question systémique. À quoi ressembleraient les métiers si les secteurs offraient du soutien? Des thérapeutes pourraient faire partie du personnel, les travailleurs pourraient avoir accès à des physiothérapeutes et la culture pourrait encourager les gens à guérir plutôt qu’à endurer. Les gens apprennent d’autres personnes qui n’ont pas résolu leurs propres traumatismes, et le cycle se perpétue.
« Nous arrivons avec du vécu, et le secteur des métiers ne sait pas comment y réagir. »
L’histoire de Sean rend le coût de cette situation tangible. Tôt dans sa carrière, il a commencé à prendre des opiacés sous ordonnance en raison d’une blessure grave. Trois semaines plus tard, il a été pressé de retourner au travail en continuant à prendre ces médicaments. « Je ne savais pas comment traverser la situation, explique-t-il. La douleur ne disparaît pas quand nous arrêtons de prendre ces médicaments, et nous ne sommes pas toujours conscients de la situation, des groupes de la communauté et des connaissances qui existent. Lorsque nous ne sommes pas outillés pour faire face à tout cela, la situation peut faire peur. »
Formés pour la vie, pas seulement pour le travail
Le changement auquel les gars font référence ne représente pas un renversement majeur. Il est moins dramatique et plus durable.
« Il faut commencer par de petits changements et faire son chemin à partir de là, explique Sean en réfléchissant à son propre rétablissement. Plus nous en parlons et plus nous écoutons, plus nous nous identifions et plus nous créons des liens. » Il fait un retour sur son expérience de la douleur et sur son cheminement. Les occasions d’être présent pour ses enfants, ses nièces et ses neveux, sa communauté. « C’est accrocheur », explique-t-il.
Mike conclut en revenant sur l’analogie des athlètes. Les athlètes professionnels ont une équipe de soutien complète. Pourquoi ne bâtirions-nous pas la même chose pour notre façon de vivre? Des thérapeutes, des amis, des organisations comme Pain BC. « Ils sont là, rappelle-t-il. Mais parfois, ils peuvent être un peu invisibles, et c’est pourquoi nous avons ces conversations. »
Trevor nous rappelle que le courage peut être contagieux. C’est l’impression qu’il a eu tout au long de cet épisode passé à discuter avec deux travailleurs qui parlent avec tant d’ouverture. « Je crois que ce que vous avez dit aujourd’hui parlera à quelqu’un qui a vraiment besoin de l’entendre. »
Ressources
Si ce que nous avons abordé aujourd’hui vous interpelle, il existe des endroits vers lesquels vous tourner. James Bosley et Pain BC sont un excellent point de départ. Ils offrent The Guideline, une ligne de soutien par texte s’adressant particulièrement aux personnes de métier dont l’horaire (du lundi au jeudi de 13 h à 20 h, HP) est adapté à leurs heures de travail, pas à celles d’un banquier.
Voici quelques autres ressources à explorer :
- Programmes d’aide aux employés (PAE) : découvrez ce que les PAE peuvent faire pour fournir du soutien confidentiel en matière de santé mentale au travail et de défis personnels. En lire plus sur le site du CCHST.
- Lutter contre la stigmatisation au travail : découvrir comment reconnaître et réduire la stigmatisation entourant la santé mentale au travail est une première étape cruciale. Consulter le guide du CCHST.
- Rapport 2025 sur la santé mentale dans les syndicats des métiers de la construction du Canada : un rapport qui met en lumière le soutien offert par les syndicats et qui souligne leurs engagements nationaux envers le bien-être des membres. Lire le rapport complet.




