Les jeunes hommes connaissent des niveaux sans précédent de colère problématique. Voilà la principale constatation d’une nouvelle étude nationale menée par la Fondation pour la santé des hommes au Canada. Elle révèle que la moitié des hommes canadiens de moins de 30 ans sont à risque de connaître une colère assez fréquente ou intense pour nuire à leurs relations et à leur vie quotidienne. La colère est considérée comme problématique lorsqu’elle interfère avec la vie quotidienne, les relations et le travail.

La même étude constate que 4 hommes de moins de 30 ans sur 10 ont eu envie de frapper quelqu’un lorsqu’ils étaient en colère au cours du mois précédent. Ces résultats mettent en évidence une génération de jeunes hommes aux prises avec des émotions qu’ils n’ont jamais appris à nommer, et encore moins à gérer.

« Il s’agit d’un problème mondial qui s’aggrave », déclare le Dr David Kuhl, président et cofondateur de Blueprint, une société à but non lucratif qui a récemment fusionné avec la Fondation pour la santé des hommes au Canada afin d’offrir aux hommes, aux familles et aux communautés des programmes de santé mentale fondés sur la recherche. « Les hommes d’aujourd’hui sont confrontés à l’incertitude géopolitique, à des défis économiques, à l’insécurité de l’emploi et à l’augmentation des coûts du logement tout en essayant de répondre aux normes changeantes de la masculinité. »

Une épidémie cachée

Darlene Mathews est une travailleuse sociale autorisée basée à Victoria, en C.-B., ayant cinq décennies d’expérience dans ce qu’elle décrit comme des « professions d’aide ». « Nous élevons encore les garçons à être endurcis et à tout garder à l’intérieur. Mais la colère est presque toujours une émotion secondaire : elle s’ajoute à quelque chose de plus profond comme la honte, la peur ou la douleur », explique-t-elle.

Mme Mathews a passé la majeure partie de la dernière décennie à travailler avec plus de 600 hommes condamnés pour des délits liés à la violence pour le ministère de la Justice de la Colombie-Britannique. L’expérience qu’elle a acquise en intervenant étroitement auprès de centaines d’hommes en difficulté lui a permis d’ouvrir une rare fenêtre sur les émotions masculines.

« Beaucoup d’hommes sont stupéfaits de découvrir qu’ils peuvent faire une pause avant de réagir à leur colère, dit-elle. Une fois que ces derniers apprennent qu’ils peuvent nommer le sentiment qui se cache derrière leur colère, que ce soit la trahison, l’embarras ou la déception, ils sont en mesure de choisir une réponse différente. »

La science de la « colère problématique »

L’étude de la Fondation pour la santé des hommes au Canada utilise une échelle appelée Dimensions of Anger Reactions (DAR; dimensions des réactions de la colère) afin de catégoriser le risque de colère problématique. Les hommes qui ont déclaré s’être mis en colère, être restés en colère ou avoir eu envie de frapper quelqu’un « quelques fois » ou plus sont considérés comme à risque.

L’analyse démographique révèle que les hommes âgés de 19 à 29 ans sont presque 3 fois plus à risque de vivre de la colère problématique que ceux âgés de 45 à 59 ans, même après ajustement en fonction du revenu et du niveau d’éducation. Les hommes racialisés, les hommes à faible revenu et ceux qui vivent seuls présentent également des probabilités élevées. En d’autres termes, la colère des jeunes n’est pas une simple « phase ». C’est un problème de santé publique mesurable façonné par des facteurs de stress économiques, sociaux et culturels.

Ce qui alimente l’incendie

Des cliniciens comme le Dr Kuhl et Mme Mathews attribuent la colère problématique chez les jeunes hommes à un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux et environnementaux.

« Les pressions économiques sont énormes : coûts des logements, précarité des emplois et économie des petits boulots, explique Mme Mathews. Ajoutez à cela l’isolement, la culture en ligne et même la dépendance à la pornographie et vous obtenez une génération de jeunes hommes qui passent plus de temps devant des écrans qu’avec des gens. Leurs liens sont brisés, ce qui alimente la frustration. »

Mme Mathews souligne que beaucoup de ces jeunes hommes ont grandi dans un contexte de changement des normes en matière de genre. « Il y a un déséquilibre de pouvoir entre les hommes et les femmes que la société tente encore de réconcilier… les hommes se sentent incertains de leur rôle dans le monde d’aujourd’hui. »

Examinées au niveau régional, les données de l’étude confirment les observations de Mme Mathews. Par exemple, les hommes vivant en Ontario, où les pressions liées au coût de la vie et le stress urbain sont les plus élevés, présentaient un risque plus important de colère problématique que ceux vivant dans d’autres régions du pays.

Masculinité et vocabulaire émotionnel

Les experts croient que les notions traditionnelles de masculinité exacerbent la colère problématique chez les jeunes hommes. Les garçons apprennent encore à ne pas pleurer dès leur plus jeune âge, explique Mme Matthews. « Si un garçon est blessé, on lui dit souvent d’aller faire du vélo, de ne pas faire de scène. Une fois adulte, le garçon a appris à cacher sa douleur et à canaliser toutes ses émotions dans la colère. »

Mme Mathews cite l’observation de la chercheuse Brené Brown selon laquelle les êtres humains éprouvent 87 émotions distinctes et souligne que la plupart des hommes ne parlent que de trois d’entre elles : la joie, la tristesse et la colère. « Tant que nous n’aurons pas enseigné aux garçons tout le vocabulaire des sentiments, la colère continuera à parler », dit-elle.

Et les conséquences sont profondes : l’expression extériorisée de la colère peut mener à l’agression et à la violence. Intériorisée, elle peut mener à la dépression, à la dépendance et même au suicide. Les hommes représentent déjà environ 75 % des décès par suicide au Canada et ils utilisent souvent des moyens plus destructeurs que les femmes pour mettre fin à leurs jours.

Dans la « montagne de la colère »

Mme Mathews enseigne à ses clients un modèle simple qu’elle appelle la « montagne de la colère ». À la base se trouve un élément déclencheur : une frustration ou une offense perçue. Si un homme ne s’arrête pas là pour cerner le premier sentiment, l’adrénaline envahit son corps, le poussant sur une pente menant à la crise.

« Arrivé au sommet, il dira et fera des choses qu’il regrettera plus tard, dit-elle. Puis vient l’effondrement : la culpabilité et la honte qu’il retrouve à la base. Ce cycle érode l’estime de soi et ne fait que se répéter. » Il est essentiel d’apprendre à reconnaître la phase de déclenchement : « faites une pause, respirez et demandez-vous ce que vous ressentez vraiment en ce moment », explique Mme Mathews à ses clients. « Cette question simple peut tout changer. »

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Créer de meilleurs soutiens

Les réseaux et programmes de pairs peuvent être d’une valeur inestimable pour les jeunes hommes isolés. Mme Mathews fait l’éloge de ManKind Project, une communauté de pairs où les hommes pratiquent la vulnérabilité et la responsabilisation. « Dans ce cercle, lorsqu’un homme exprime quelque chose d’authentique, les autres réagissent positivement en lui témoignant du respect. Cela permet d’ancrer un comportement positif », explique-t-elle.

Mme Mathews insiste également sur la nécessité de mettre en place des services de consultation accessibles et des options de traitements fondés sur la thérapie cognitivo-comportementale en dehors du système de justice pénale. « Au moment où je rencontre les hommes, il est souvent déjà des années trop tard. Nous avons besoin de programmes communautaires qui les atteignent bien avant qu’une décision de justice ne soit rendue. »

Ce que nous pouvons faire pour aider

Selon le Dr David Kuhl, les hommes ont besoin de se sentir vus, entendus et soutenus. « Il est important de comprendre les sentiments et les comportements d’une autre personne plutôt que de l’accuser ou de s’en moquer, ajoute-t-il. La santé des hommes n’est pas que physique. Il s’agit de savoir qui nous sommes en tant qu’hommes en relation avec nous-mêmes, les personnes que nous aimons et notre communauté. »

La Fondation pour la santé des hommes au Canada a atteint plus de deux millions de personnes en 2024 et elle poursuit sur cet élan afin d’entraîner des changements plus profonds. L’objectif est de créer des espaces, en ligne et dans les communautés, où les hommes se sentent les bienvenus, peu importe les émotions qu’ils vivent.

Les hommes ont besoin d’une place dans le monde où ils sont compris au-delà des stéréotypes. Cela signifie qu’il faut consacrer du temps et des ressources à la création de programmes et d’occasions permettant aux hommes de s’engager plus pleinement dans leur propre vie et dans celle de leur famille et de leur communauté. Ainsi, la prochaine génération ne perpétuera pas les mêmes cycles de silence et de souffrance.

Cinq moyens pratiques d’éteindre le feu

Mme Mathews propose ces outils de tous les jours aux jeunes hommes qui sentent leur colère monter :

  1. Faites une pause et nommez ce que vous ressentez. N’oubliez pas que la colère est une émotion secondaire. Demandez-vous ce qui la précédait. Était-ce une blessure, la peur, la honte, la déception?
  2. Utilisez la méthode R-A-I-N. Reconnaissez ce que vous ressentez. Acceptez cette émotion. Interrogez-vous sur son origine. N’attaquez pas et pensez à vous.
  3. Portez attention à vos erreurs de réflexion. Quand vous accusez, généralisez ou minimisez les sentiments des autres, des pièges classiques qui alimentent la rage, prenez-en conscience.
  4. Familiarisez-vous avec les quatre réponses au stress. En cas de confrontation, le corps choisit de combattre, de fuir, de se figer ou d’user de flatterie. Cernez votre réaction pour l’interrompre plus rapidement.
  5. Agissez avant de réagir. Appelez un ami, marchez, respirez, tenez un journal; agissez pour rétablir un lien avec vous-même ou les autres avant de réagir.

« La colère en soi n’est pas mauvaise, souligne Mme Mathews. C’est de l’énergie. Bien utilisée, elle protège et motive. Mais si elle n’est pas gérée, elle endommage tout sur son passage. »

Changer le discours

Malgré les statistiques inquiétantes, Mme Mathews est optimiste quant à l’avenir des jeunes hommes. « Leurs croyances ne sont pas aussi ancrées que celles des générations précédentes, explique-t-elle. Si nous inculquons aux hommes de moins de 30 ans des compétences en matière d’intelligence émotionnelle dès maintenant, nous pourrons éviter des décennies de souffrance ultérieure. »

En fin de compte, s’attaquer à la colère des hommes signifie réinventer la masculinité elle-même. Cela signifie des parents qui encouragent leurs fils à pleurer sans honte, des enseignants qui récompensent l’empathie autant que la réussite, des employeurs qui considèrent la gestion des émotions comme une compétence de leadership et des systèmes de santé qui financent les programmes de gestion de la colère aussi sérieusement qu’ils le font pour les programmes de traitement de la dépendance ou de la dépression.

« Chacun d’entre nous a un rôle essentiel à jouer, déclare Mme Matthews. Arrêtons de juger la colère et essayons de la comprendre. Lorsque les jeunes hommes apprendront que la gestion des émotions est une force et non une faiblesse, nous vivrons dans un monde plus calme, plus sûr et plus compatissant. »

Le changement commence lorsque nous commençons à écouter. Chaque geste d’empathie et chaque espace aidant les jeunes hommes à se sentir vus nous font évoluer vers une culture où la colère n’isole plus, elle crée des liens.

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