Vous savez, ce gars que vous allez voir chaque semaine? Celui dont vous ne ratez jamais les vidéos, dont vous écoutez le balado pendant vos déplacements, et dont les points de vue semblent toujours plus logiques que tout le reste? 

Il a l’air de quelqu’un qui connaît son affaire. Quelqu’un qui est déjà passé par là et qui sait comment ça marche. C’est mêlant d’être un homme aujourd’hui, vous devez tout savoir, tout régler et surmonter n’importe quel obstacle. 

Peut-être que c’est un gars de gym qui parle de discipline et de perfectionnement personnel. Peut-être que c’est un baladodiffuseur qui pose les questions qui vous touchent. Ou peut-être que c’est juste quelqu’un dont vous enviez le style de vie. Il a du succès, il est sûr de lui et il est entouré de gens qui le respectent. 

Vous avez probablement partagé son contenu ou mentionné ses idées dans des conversations. Peut-être que, sans le vouloir, vous commencez à parler comme lui parfois. 

Mais l’affaire, c’est qu’il ne sait même pas que vous existez. 

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Ce n’est pas pour critiquer. C’est juste une question maths. Il parle à des centaines de milliers, peut-être des millions de personnes. Vous êtes juste une goutte dans l’océan. Même là, la relation semble vraie et sérieuse. On dirait que c’est quelque chose dont vous avez besoin. 

On appelle ce genre de lien une relation parasociale. Une étude de 2022 l’a définie comme un lien unilatéral où vous avez l’impression de connaître quelqu’un, mais, en fait, cette personne ne sait pas que vous existez.  

La question n’est pas de savoir si ça se passe ou non. Ça se passe vraiment. La question, c’est de comprendre la situation et d’y remédier. 

 
La quête de quelque chose de vrai 

Selon nos recherches, environ 50 % des hommes au Canada sont exposés à un risque d’isolement social. Ce n’est pas un petit problème. C’est un enjeu qui s’accumule depuis des années. 

Beaucoup de jeunes hommes essayent de trouver des gens inspirants sur les plateformes numériques. C’est normal. Chacun a besoin de modèles qui montrent ce qu’est la maturité, le respect et l’estime de soi. Chacun a besoin d’appartenir à une communauté et de se sentir compris. 

Alors, les influenceurs en ligne aident à combler ce vide. Qu’ils soient gourous du perfectionnement personnel, commentateurs politiques, personnalités du conditionnement physique ou instavidéastesde jeux vidéo, ils parlent de leurs difficultés. Ils offrent des cadres pour comprendre l’identité et les idéaux, et créent aussi des espaces où les spectateurs se sentent chez eux. 

Il n’y a rien de mal à adhérer à cela. En fait, c’est tout à fait naturel. Cependant, il y a plus d’une communauté qui peut vous aider à découvrir le meilleur de vous-même. 

Des espaces où le lien va dans les deux sens 

Moe Green a observé l’évolution de ces tendances se développer. Depuis 14 ans, il anime GuysWork, un programme qui crée des espaces sécuritaires dans les écoles de la Nouvelle-Écosse pour que les jeunes hommes puissent parler ouvertement de ce qui les affecte. 
 
Moe mentionne que le nom de Kanye West a récemment été évoqué dans les conversations de GuysWork. Certains ont parlé des commentaires antisémites que Kanye a tenus dans le passé. Il affirme que les jeunes font preuve d’une bonne ouverture d’esprit et d’un sens critique quand ils évoquent leur appréciation de sa musique, mais qu’ils ne partagent pas nécessairement ses opinions. De plus, il explique comment des facteurs comme la santé mentale et le traumatisme peuvent influencer le comportement de l’artiste. 
 

Parfois, certaines personnes du groupe admettent qu’elles éprouvent des difficultés dans ces relations, mais heureusement, elles sollicitent l’aide des animateurs du programme. 

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Source: GuysWork

« Je tiens toujours à mettre en lumière le nombre de jeunes qui affrontent ces défis de manière vraiment remarquable », ajoute Moe. 

Comment font-ils pour si bien s’en sortir? Quels éléments de leur résilience personnelle, de leurs compétences analytiques ou des circonstances de leur vie sont alignés? Moe affirme qu’il en est encore au tout début de ce parcours de recherche.  

« Nous sommes encore en phase d’observation et d’analyse de certaines publications. Nous avons un étudiant à l’Université St. Francis Xavier qui effectue des recherches pour nous. » 
 
Son nom est Jake Grady. Il étudie la psychologie à l’université et s’intéresse de près à l’incidence des relations parasociales sur la santé mentale des jeunes hommes. Il cherche à trouver des solutions pour les aider à mieux comprendre et à mieux gérer ces relations. Ses conclusions pourraient modifier notre manière de comprendre les concepts de relation, d’influence, ainsi que les besoins des jeunes hommes d’aujourd’hui. 

Une recherche qui présente les deux points de vue 

Voici où ça devient intéressant. Les relations parasociales ne sont pas intrinsèquement bonnes ou mauvaises. Cela dépend de la personne que vous suivez et de ce qu’elle dit. 

Les recherches de Jake sur les relations parasociales masculines ont révélé qu’il est crucial de bien connaître la personne que l’on suit sur les plateformes numériques. 

« Nous avons constaté que plus un homme s’intéresse aux “influenceurs masculinistes” misogynes, plus il est susceptible de déshumaniser les femmes », explique Jake. 

Mais, il y a aussi l’envers de la médaille. « La recherche a démontré que les “papas sur Instagram” qui adoptent régulièrement le comportement de “partage parental” (le partage des tâches ménagères) peuvent avoir des effets positifs sur leurs abonnés masculins », explique-t-il. « Grâce aux relations parasociales, les papas sur Instagram peuvent aider à normaliser et à légitimer le rôle des hommes dans les tâches domestiques. » 

Donc, la même méthode qui peut induire quelqu’un en erreur peut aussi aider à normaliser des modèles de masculinité plus sains. Alors, ce n’est pas la relation parasociale en soi, mais bien l’idéologie véhiculée. 

Le moment Andrew Tate 

Moe se souvient très bien d’un moment mémorable. Un jour, un garçon de 14 ans de son entourage a exprimé sa vision du mariage. 

« Il disait : tu sais, quand je serai marié, ça n’a pas d’importance si ma femme a un travail, ça me va tant que, quand je rentre à la maison, il y a un repas sur la table et que la maison est en ordre », se souvient Moe. 

Le garçon répétait des formules d’Andrew Tate, l’influenceur controversé qui s’est bâti une énorme audience en promouvant des vues à l’ancienne sur les rôles de genre. 

Ce qui est étonnant, c’est que ce jeune homme ne semblait pas exprimer ses propres valeurs mûrement réfléchies. Il répétait mot pour mot les dires de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qu’il n’avait jamais rencontré et quelqu’un qui n’avait aucune idée qu’il existait. 

C’est en partie ce qui a poussé Jake à se lancer dans la recherche. « J’ai commencé à réfléchir à la manière dont d’autres personnes entretiennent des relations parasociales avec ces “influenceurs masculinistes” créateurs de contenu, tout comme j’entretiens mes propres relations parasociales avec mes créateurs en ligne préférés », dit-il. 

Comprendre les relations parasociales 

Jake n’avait pas l’intention d’étudier les relations parasociales. Il a découvert le terme lors de sa deuxième année de premier cycle, lorsqu’un ami lui a décrit les commentaires intenses en ligne adressés aux idoles de K-pop. 

« Les admirateurs écrivaient des histoires, discutaient des drames entre groupes et spéculaient sur leur vie, » se rappelle Jake. « J’ai commencé à réfléchir aux créateurs de contenu auxquels je m’intéresse en ligne, et à me demander si j’avais une relation parasociale avec eux. » 

Il s’est vite rendu compte que oui. « Je suivais plusieurs créateurs en ligne que je consultais régulièrement, comme un ami. Je restais au courant de leurs contenus du genre “une journée dans la vie d’un tel”, et je m’intéressais à leur vie personnelle. J’étais vraiment intéressé par ces créateurs de contenu en ligne, même si eux ne connaissaient absolument rien de moi. » 

Ça vous rappelle quelque chose? 

Jake a relevé trois piliers clés des relations parasociales :  

  • la confiance perçue; 
  • la proximité perçue; 
  • l’influence perçue. 

La prochaine question est : Qu’est-ce qui fait la différence lorsque l’on crée des liens? 

Deux choses qui aident vraiment 

Moe dit que GuysWork offre quelque chose que les relations parasociales ne peuvent pas : un lien réciproque. 

Il explique que l’espace GuysWork fait deux choses. 
 

« On va un peu à contre-courant et on s’éloigne du monde en ligne pour avoir ces conversations en cercle, » explique Moe. « Alors voilà le point de départ, mais le fait de créer un espace sécuritaire dans le cercle nous permet d’aborder certains sujets et conversations qui peuvent être difficiles. » 

Deuxièmement? Il s’agit de créer un chemin vers le soutien. « Si de jeunes hommes disent : “tu sais quoi, c’est embarrassant pour moi, mais je plonge dans une spirale conspirationniste et je pense que j’ai besoin de soutien”, le facilitateur de GuysWork peut alors les diriger vers l’intervenant social de l’école ou le psychologue scolaire en qui ils ont confiance. » 

Le programme fonctionne dans environ 100 écoles à travers la Nouvelle-Écosse. Le modèle utilise le personnel scolaire que les élèves connaissent déjà, et crée des cercles où les jeunes hommes peuvent parler franchement et établir un lien de confiance avec le temps. 

Des recherches sur le programme ont déjà montré une diminution de l’engagement envers les normes de masculinité nuisibles après avoir suivi le programme GuysWork. 

Un espace sûr et un chemin vers le soutien. Ça semble simple. Mais c’est quelque chose que la plupart des communautés en ligne, peu importe leur taille ou leur engagement, ne peuvent pas offrir. 

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Où les choses peuvent mal tourner 

Les routes que l’on emprunte ne mènent pas toujours à quelque chose de positif. 

« Voilà une autre inquiétude concernant certaines des relations parasociales nuisibles et malsaines qui pourraient se développer chez certains jeunes », affirme Moe. « Je pense à cette radicalisation qui pourrait s’associer à la misogynie, au racisme, à l’homophobie, etc. » 

Quand vous passez suffisamment de temps à adopter le point de vue de quelqu’un d’autre, il peut commencer à remplacer le vôtre. Ses valeurs deviennent vos valeurs. Sa colère devient votre colère. Son discours devient votre façon de penser. 

Ce n’est pas conscient. Les humains sont programmés pour apprendre par l’observation et l’imitation. Toutefois, lorsque vos modèles principaux sont des personnages créés pour susciter l’engagement et les revenus, vous n’apprenez pas à être vous-même.  

De plus, lorsque vous êtes isolé, vous devenez plus vulnérable aux réponses simplistes, aux ennemis clairement identifiés et aux personnages qui promettent un sentiment d’appartenance. 

Ce que vous pouvez faire 

Si tout cela vous semble familier ou si vous vous reconnaissez (ou reconnaissez quelqu’un que vous connaissez) dans ces comportements, voici par où commencer : 

Observez attentivement la personne que vous suivez en ligne. 

Soyez prudent lorsque vous suivez de près une personne en ligne, soyez vigilants par rapport aux messages qu’elle véhicule et gardez l’esprit critique. 

Posez-vous les questions suivantes : Est-ce que je fais confiance à cette personne? Est-ce que je me sens proche d’elle? Est-ce qu’elle influence ma façon de penser? Rappelez-vous, vous ne voyez que ce que cette personne choisit de vous montrer. Elle ne sait même pas que vous existez. 

Réfléchir de manière critique aux messages 

Diversifiez vos sources. Cherchez du contenu qui vous met au défi, pas seulement du contenu qui confirme ce que vous croyez déjà. 

Lorsque vous tombez sur du contenu d’influenceurs, demandez-vous s’il est utile ou nuisible. Pas seulement pour vous personnellement, mais de manière plus générale. 

Est-ce que cela réduit ma considération pour les autres? Cela simplifie-t-il à l’excès des enjeux complexes? Est-ce que cela m’oblige à voir le monde en termes de nous contre eux? 

Créer une communauté en personne 

Vous n’avez pas besoin d’un programme officiel. Des rencontres fréquentes en personne, lors desquelles les gens ont l’occasion de vraiment vous connaître, peuvent avoir un impact extrêmement bénéfique. 

Inscrivez-vous à un club, à un sport ou à un groupe quelconque. Présentez-vous régulièrement. Laissez la familiarité se transformer en amitié. C’est plus difficile que de cliquer sur « s’abonner », mais cela permet également de pallier la solitude que vous pourriez ressentir.  

N’hésitez pas à demander de l’aide 

Si vous craignez que vous-même ou l’un de vos proches soyez tombé dans une spirale conspirationniste, ce n’est pas un signe de faiblesse. C’est de la conscience. 

Parlez à une personne de confiance. Nommez ce qui se passe. Parfois, le fait de le dire à voix haute en diminue simplement le pouvoir. 

Exercez-vous à être vulnérable 

Les relations parasociales semblent sécuritaires parce que vous n’êtes pas en position de vulnérabilité. Vous pouvez absorber le message, être d’accord, avoir un sentiment d’appartenance, le tout sans courir le risque d’être vraiment vu. 

Un véritable lien exige de se présenter tel que l’on est. Imparfait. Encore en train découvrir certaines choses. Capable d’avoir mal. 

C’est plus difficile, mais ça vous procure un lien authentique. 

Vous voulez continuer la conversation? 

Si ça vous parle, vous n’êtes pas seul. Créer des liens est difficile, surtout lorsque vous naviguez à travers des questions complexes sur l’identité et le sentiment d’appartenance. Pour en savoir plus, rendez-vous sur GuysWork, ou explorez la Trousse CerveauForme de la FSHC pour des ressources supplémentaires. 

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