Partout au Canada, de nombreux hommes et jeunes hommes sont discrètement en train de perdre leurs relations.
Ils peuvent être entourés de collègues, de coéquipiers, d’adeptes, voire de membres de leur famille, mais toujours se sentir profondément seuls. De plus en plus d’hommes sont célibataires, ont peu d’amis et ne savent pas comment renouer des relations intimes une fois que l’école, le sport ou une relation à long terme a pris fin.
Une recherche de la Fondation pour la santé des hommes au Canada a mis en évidence l’ampleur du problème : l’isolement social est l’un des principaux facteurs de détérioration de la santé mentale chez les hommes canadiens, la moitié d’entre eux étant aujourd’hui à risque d’isolement social. Chez les hommes vivant seuls, ce pourcentage monte en flèche à 73 %.
Toutefois, la solitude masculine ne se résume pas à l’absence de personnes autour de soi. Il s’agit de la perte de relations fiables et émotionnellement sûres, en particulier les amitiés entre adultes et les partenariats romantiques, une perte aggravée par les normes de masculinité et les transitions majeures de la vie comme les ruptures, le vieillissement, la perte d’emploi ou les déménagements. S’il n’est pas abordé, cet isolement peut se transformer en dépression, en utilisation de substances et, pour certains hommes, en pensées suicidaires.
Pour mieux comprendre les raisons de cette tendance, j’ai discuté avec le Dr Paul Sharp, maître de conférences au département des sciences de la santé de l’University of New South Wales et membre du programme de recherche sur la santé masculine de l’UBC, et avec Sachin Latti, un défenseur de la santé mentale qui a traversé le Canada à la course après l’effondrement de son mariage et l’aggravation de sa dépression.
Leurs points de vue, l’un fondé sur la recherche et l’autre sur l’expérience vécue, convergent vers une vérité difficile : de nombreux hommes luttent discrètement et n’ont souvent pas le langage, les compétences ou le soutien nécessaires pour nommer ce qui se passe.
La récession de l’amitié chez les hommes

Pendant des décennies, nous avons supposé que la solitude était essentiellement un problème qui touchait les personnes âgées. Mais les recherches menées par le Dr Sharp auprès d’hommes âgés de 18 à 35 ans brossent un tableau très différent.
« Beaucoup des hommes à qui nous avons parlé entretenaient de grandes amitiés à l’école », a déclaré le Dr Sharp lors d’une entrevue. « Cependant, une fois l’école secondaire ou l’université terminée, ces réseaux commencent à s’estomper. Les gens déménagent, trouvent des partenaires et deviennent occupés. Et avec le temps, ces amitiés plus larges se rétrécissent. »
Selon le Dr Sharp, ce phénomène s’inscrit dans le cadre d’une récession de l’amitié plus générale. Les changements structurels comme l’augmentation des heures de travail, la pression financière, la diminution des « tiers lieux », notamment les clubs communautaires, et la multiplication des sites Internet ont rendu plus difficile le maintien d’amitiés profondes entre adultes.
Il est important de noter que de nombreux hommes s’appuient sur ce que les chercheurs appellent des amitiés « fondées sur les activités » : des amis avec qui jouer au hockey, boire des bières ou faire de l’exercice. Ces relations sont importantes, mais lorsque l’activité disparaît en raison d’un changement d’emploi, d’un déménagement ou d’une rupture, le lien s’évapore souvent aussi.
« Les amitiés fondées sur l’activité physique ne sont pas mauvaises », a affirmé le Dr Sharp. « Il s’agit souvent de la façon dont les hommes établissent leur premier contact. Le défi consiste à faire évoluer cette connaissance en relation émotionnellement plus sûre et plus durable. »
Pour Sachin Latti, l’échec de son mariage a révélé à quel point son infrastructure sociale s’était amincie. « Lorsque mon divorce a été prononcé, je me souviens d’avoir pensé : “qui voudra être avec moi?” », a-t-il déclaré. « Je me sentais nul. Un retour à la case de départ financière. Je me voyais comme un mauvais mari. Je me suis enfoncé dans une spirale. »
Sachin Latti a décrit un moment de la pandémie où il s’est senti si seul qu’il a envoyé un message à un ami pour simplement lui demander un câlin. « C’est dire à quel point j’étais seul », a-t-il déclaré. « Je ne suis pas un gars qui dit ce genre de chose. »
Pourquoi la masculinité rend la solitude difficile à aborder
Pourquoi les hommes ne sont-ils pas plus nombreux à parler de leur sentiment de solitude? Une partie de la réponse se trouve dans les normes de masculinité.
« Nous voyons encore des messages culturels forts selon lesquels les hommes doivent être stoïques, indépendants et autonomes », a mentionné le Dr Sharp. « Ces caractéristiques sont souvent célébrées. Mais nous ne parlons pas des moments où le fait de faire face aux obstacles seul ne fonctionne pas. »
Dans ses dires, les hommes peuvent être intellectuellement d’accord sur le fait que « s’ouvrir » est sain, mais dans la pratique, exprimer sa solitude peut être vu comme un aveu de faiblesse ou d’échec. La solitude elle-même est également difficile à exprimer : « Il ne s’agit pas seulement du fait d’être seul », a expliqué le Dr Sharp. « On peut être entouré de gens, et pourtant se sentir déconnecté. C’est un sentiment interne de ne pas être épanoui ou de ne pas se sentir à sa place. »
Cette nuance est importante. Un homme peut visiter le bar avec des amis, jouer au hockey ou se présenter au travail tous les jours et pourtant se sentir profondément isolé. Sachin Latti a reconnu cette dynamique dans sa propre vie.
« La plupart de mes amitiés se résumaient à aller à la salle de sport, à aller boire un verre et à regarder un combat », a-t-il déclaré. « Mes amis étaient tous des gens bien, mais nous n’avions pas vraiment de liens au-delà des activités. » Ce n’est que plus tard, après avoir rencontré un ancien combattant disposé à parler ouvertement de santé mentale, que Sachin a vécu une nouvelle expérience. « Nous nous rencontrions autour d’un café et nous parlions », a-t-il ajouté. « C’était une nouvelle expérience et j’ai réalisé que j’en voulais plus. »
Comment la solitude affecte la santé mentale et l’utilisation de substances
La solitude existe rarement de manière isolée. Elle est souvent intrinsèquement liée à l’utilisation de substances, à la dépression et au risque de suicide. Le Dr Sharp n’a pas manqué de souligner que l’alcool joue un rôle complexe dans les espaces sociaux masculins.
« Cette substance peut être le ciment qui rapproche les hommes », a-t-il déclaré. « Mais c’est aussi un dépresseur et pour certains, cela devient un moyen d’engourdir ou d’éviter la douleur. »
Au cours des entrevues approfondies menées par le Dr Sharp, les hommes ont décrit l’alcool comme étant à la fois un lubrifiant social et une couverture émotionnelle. Il leur permet de dire : « Je t’aime, mec » et de mettre ça sur le compte de la boisson le lendemain. Il existe même des preuves émergentes que la solitude chronique peut entraîner des risques pour la santé comparables à ceux de fumer 15 cigarettes par jour avec des liens avec les maladies cardiaques et la mortalité prématurée.
Dans le cas de Sachin Latti, l’alcool soulageait parfois l’anxiété sociale, mais se transformait aussi en quelque chose de plus dangereux : « J’ai eu des problèmes de toxicomanie et d’idées suicidaires », a-t-il déclaré franchement au cours de notre conversation. « Pas seulement au cours des cinq dernières années, mais depuis 30 ans. » Il a travaillé dans les forces de l’ordre, un environnement qu’il décrit comme très masculin et émotionnellement restrictif. « J’ai enfermé mes émotions : c’était une question de survie dans mon métier, mais avec le recul, ce n’était pas une pratique saine. »
Pourquoi le divorce, le vieillissement et les transitions de la vie augmentent la solitude

La recherche montre que certaines transitions de la vie amplifient le risque de solitude. Statistique Canada a rapporté un taux de solitude considérablement plus élevé chez les personnes âgées qui sont veuves, séparées ou divorcées par rapport à celles qui sont en couple. Mais la vulnérabilité ne se limite pas aux hommes âgés.
« Lorsque vous limitez votre univers social à votre partenaire et à votre famille proche, vous êtes plus susceptible à la solitude lors d’une rupture », a expliqué le Dr Sharp. « Si cette relation prend fin, vous avez soudainement perdu votre infrastructure romantique et une grande partie de votre infrastructure amicale. »
Pour Sachin Latti, un divorce, un bouleversement soudain de sa carrière et une pandémie mondiale se sont superposés de manière dévastatrice. « La honte que j’ai ressentie était très forte parmi mes collègues de travail et ma famille. Tout le monde savait ce qui se passait et je me sentais exposée. » Mais à ce moment-là, il a fait quelque chose d’inhabituel : il s’est investi dans la course à pied, un sport qu’il détestait. Il a d’abord parcouru 100 kilomètres, puis couru neuf ultramarathons. Il a ensuite accompli 22 marathons consécutifs et terminé par une course pancanadienne qui a permis de recueillir plus de 215 000 $ pour la santé mentale.
« Au plus profond de la pire période de ma vie, la course à pied m’a donné un but, quelque chose à attendre avec impatience chaque jour », a-t-il déclaré. Mais même cela avait ses limites. « J’étais hyper concentré; je m’entraînais en courant 200 kilomètres par semaine. Je n’avais pas d’énergie pour quoi que ce soit d’autre. C’est un processus et je suis encore en train de le comprendre. »
Ce qui vous aide à renouer des liens
Si vous vous reconnaissez dans l’histoire de Sachin, que pouvez-vous faire? La recherche et les expériences vécues vous donnent quelques points de départ simples.
Le Dr Sharp a mis l’accent sur la prévention tout au long de la vie : maintien des amitiés pendant les transitions, création d’espaces de soutien par les pairs et normalisation de l’alphabétisation émotionnelle chez les garçons et les hommes. Les programmes de soutien par les pairs comme BuddyUp, et en particulier ceux qui sont fondés sur le partage d’expérience et la réciprocité, peuvent être très efficaces. Ils permettent aux hommes de donner et de recevoir de l’aide, ce qui correspond aux valeurs de camaraderie et de travail d’équipe.
Sachin Latti a distillé sa recette en trois points essentiels : la communauté, les relations et le mouvement. « Si vous faites partie d’une communauté, si vous êtes en contact avec quelqu’un et si vous avez une sorte de mouvement dans votre vie, vous vous en sortirez mieux », a-t-il déclaré. « Ces mesures ne résoudront pas tout, mais elles vous permettront de sortir de l’impasse. »
Cela pourrait signifier d’envoyer un texto à un ami pour prendre un café, et non un verre d’alcool. Cela pourrait aussi impliquer de se joindre à un groupe de course, de faire du bénévolat ou d’aller chercher de l’aide d’un pair. Si les choses vous paraissent insurmontables, il pourrait être nécessaire de consulter un professionnel de la santé mentale, car la solitude se développe en silence.

Pourquoi les relations sont importantes pour votre santé
Pour beaucoup d’hommes canadiens, la solitude se développe discrètement lors des transitions ordinaires de la vie : fin des études, fin des relations, changement de carrière ou déménagement hors de la communauté. Or, la recherche montre de plus en plus que des liens sociaux solides sont l’un des principaux facteurs de protection de la santé mentale. Reconstruire l’amitié et la communauté n’améliore pas seulement le bien-être émotionnel; cela joue aussi un rôle important dans la santé, la résilience et la survie des hommes.


