Les premiers souvenirs de Craig Black en matière de jeu sont assez innocents. 

Adolescent, il s’était inscrit avec ses amis à des pools sportifs organisés par les adultes de son entourage. Les enjeux étaient modestes : 5 ou 10 $ pour choisir les équipes gagnantes lors des tournois ou des séries éliminatoires, quelqu’un remportant la cagnotte à la fin. « C’était amusant et inoffensif », se souvient ce père de famille torontois de 53 ans.

Puis, en 1992, PROLINE a fait son apparition. Le jeu de loterie sportive de l’Ontario, connu sous le nom d’Oddset en Colombie-Britannique et de Mise-O-Jeu au Québec, demande aux joueurs de remplir des fiches et de choisir les gagnants de différents matchs de sport. 

Alors qu’ils semblaient être une extension naturelle de ces premiers pools sportifs, les paris de PROLINE « sont devenus une activité régulière pour moi et mes amis, raconte Craig. Nous n’avons jamais pensé que ça pouvait devenir problématique. »

Quand un passe-temps devient un risque

Pour de nombreux hommes canadiens, ce début d’histoire peut sembler familier. Une nouvelle recherche de la Fondation pour la santé des hommes au Canada et d’Intensions Consulting suggère que la frontière entre le jeu récréatif et le risque peut être plus mince que beaucoup de gens ne le pensent. Une enquête nationale menée auprès de 2 000 hommes canadiens a révélé qu’un homme sur six présentait un risque élevé de torts liés au jeu compulsif.

Les jeunes hommes âgés de 19 à 29 ans sont tout particulièrement vulnérables : 35 % d’entre eux font partie de la catégorie à haut risque, soit plus du double de la moyenne nationale. Les pères étaient également plus susceptibles d’être à risque, 29 % d’entre eux se trouvant dans la catégorie à haut risque.

Pour Craig, ce qui n’était au départ qu’une activité occasionnelle entre amis s’est progressivement transformé en quelque chose de plus intense. Son groupe d’amis discutait de leurs choix et de leurs idées et suivait les matchs de près. La première grande victoire a bien sûr été accompagnée d’une bonne dose d’adrénaline et de la certitude qu’ils savaient ce qu’ils faisaient.

À l’époque, le jeu permettait à Craig de se concentrer sur quelque chose. Après l’université, il a travaillé dans un domaine où les temps d’arrêt étaient fréquents, ce qui offrait de nombreuses occasions d’étudier les chiffres, de vérifier les statistiques, d’envoyer des messages à ses amis et de développer un sens de la stratégie autour des jeux. « C’était un loisir, mais ça a aussi commencé à ressembler à un défi et, parfois, à un emploi secondaire. »

Les signes d’avertissement

Un passe-temps ne devient pas un problème du jour au lendemain. Petit à petit, les jeux d’argent ont commencé à accaparer l’attention de Craig. Il s’est mis à vérifier les scores sur son téléphone plus fréquemment, à appeler ses amis pour avoir des nouvelles 24 heures sur 24 et à planifier ses semaines en fonction des équipes et des matchs. « C’est devenu plus important qu’un simple passe-temps, avoue-t-il. C’est devenu une priorité. »

Le premier signe s’est manifesté lorsqu’un ami a prétendu avoir un « lock » – l’argot des jeux d’argent désignant un pari que l’on est censé ne pas pouvoir perdre. Craig réalise maintenant ce qu’il en était : « Les “locks”, ça n’existe pas. »

Le pari n’a rien donné, et les retombées ont alimenté les tensions entre Craig et ses amis. Ce qui était auparavant un passe-temps commun est devenu une bataille permanente qui a fini par diviser les amitiés et a fait prendre conscience à Craig de la gravité de la situation.

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Un autre signe troublant s’est présenté lors d’une fête d’anniversaire. Craig est sorti pour déposer un billet PROLINE avant le début d’un match. Lorsqu’il est revenu, le gâteau avait déjà été servi, et la fête s’était déroulée sans lui. Sa petite amie était bouleversée, et Craig pouvait comprendre pourquoi.

Le jeu n’avait plus sa place dans sa vie. Son quotidien était constamment interrompu par des envies de placer des paris ou de vérifier les résultats sportifs.

Bien plus qu’un problème d’argent

Ce type de perturbation peut s’étendre bien au-delà des finances. Selon la nouvelle recherche, les hommes présentant un risque de jeu compulsif sont presque deux fois plus susceptibles de souffrir d’anxiété modérée à sévère que les joueurs à faible risque. Ils sont également plus de 2,5 fois plus susceptibles de subir une dépression modérée à sévère.

Il n’a pas été facile pour Craig d’assumer ses difficultés. « On ne veut jamais admettre que le jeu est devenu un problème, mais, lorsqu’on commence à repenser aux moments de sa vie où le jeu a causé des problèmes entre amis et famille, on se rend compte qu’on a perdu le contrôle. »

Craig a commencé par s’adresser à un ami en rétablissement grâce aux Alcooliques Anonymes. Bien que le problème de Craig ne fût pas l’alcool, il s’est demandé si certains des mêmes outils pouvaient l’aider. Son ami lui a donné des conseils tirés de son propre parcours de rétablissement, et Craig a commencé à bâtir sa propre « boîte à outils ».

Bâtir sa boîte à outils de réadaptation

Certains de ces outils étaient simples : faire une marche sans téléphone au lieu de placer un pari, éteindre son téléphone lorsque l’on passe du temps avec des amis, et faire du sport au lieu d’en regarder en pariant.

Au fil du temps, ces habitudes ont aidé Craig à changer sa relation avec le sport. Il a fini par arriver à un point où il pouvait regarder un match sans avoir envie de parier dessus. Le sport est redevenu un plaisir à part entière.

Ce changement a également transformé sa relation avec le stress. Craig s’est rendu compte que le besoin constant de vérifier les scores, de surveiller les résultats et de rester au courant des paris n’était plus amusant. Au contraire, ça le rendait anxieux.

S’éloigner du jeu signifiait réapprendre à être présent avec ses amis, sa famille et lui-même. Il a également dû réapprendre à faire confiance à son propre jugement, ce qui a pris du temps. « On a l’impression d’être sûr de soi, dit-il. Mais souvent, ce n’est pas le cas. »

L’introspection est devenue un exercice important. Il en va de même pour la tenue d’un journal et la capacité de reconnaître la différence entre la confiance et le contrôle. La réadaptation de Craig ne s’est pas faite du jour au lendemain. Il lui a fallu du temps et de l’espace pour changer sa vie.

Trouver une voie à suivre

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À toute personne qui sait qu’elle a un problème de jeu, mais qui a du mal à changer, Craig offre ce conseil : « Si vous réussissez à bâtir une boîte à outils que vous pouvez consulter lorsque la tentation est forte, ça vous aidera énormément. »

Il ajoute aussi que deux autres étapes clés consistent à s’entourer de soutien et à accepter d’être honnête sur la réalité du problème.

Aujourd’hui, Craig constate que l’environnement du jeu très différent de celui qu’il a connu dans sa trentaine. Les paris sportifs en ligne ont rendu les jeux d’argent plus accessibles, mais ils sont également assortis de mesures préventives. « Le débat sur les jeux d’argent est devenu plus ouvert et moins stigmatisé », explique-t-il.

Cette ouverture est importante. Les problèmes de jeu peuvent s’aggraver tranquillement derrière un masque fait de passion pour le sport, de plaisanteries amicales et de croyance que le prochain pari sera certainement le bon. L’histoire de Craig montre à quel point cette ligne peut facilement être franchie, et à quel point il peut être utile de s’en apercevoir, de tendre la main et de commencer à apporter des changements. 

En plus d’avoir acquis une meilleure conscience de soi, de la confiance en soi, de la discipline et de la résilience, Craig ressent de la gratitude. « Je suis reconnaissant d’avoir pu prendre du recul et réaliser ce que j’ai perdu à cause du jeu avant de perdre encore plus. »

Aide en cas de problème de jeu pour les Canadiens

Si vous avez besoin de parler avec quelqu’un ou simplement d’obtenir plus d’information ou de soutien en matière de jeu compulsif au Canada, le Conseil du jeu responsable propose une excellente liste de ressources gratuites sur son site Web. Accédez à la liste ici.

La Fondation pour la santé des hommes au Canada offre également des services de consultation gratuits en Alberta, en Colombie-Britannique, en Ontario et au Québec. Vous pouvez y accéder par l’entremise de notre Trousse CerveauForme