Chaque année, à l’approche du mois de la Fierté, je repense à ce qu’un ami m’a dit un jour : pour beaucoup d’homosexuels, la Fierté, c’est notre Noël.
À première vue, cette comparaison semble anodine. La Fierté est une période de fête. Il y a des défilés, des festivals, des soirées vraiment sympas, des retrouvailles et des réunions entre proches. Les gens traversent des pays et des continents pour retrouver leurs amis. Les couleurs, la bonne musique, l’excitation, la joie authentique et, bien sûr, les paillettes ne manquent pas!
Mais cette analogie trouve un écho pour une autre raison. Tout comme Noël, la Fierté peut aussi être source de complexité émotionnelle et être associée au stress et à l’anxiété, voire à la crainte.
Car, pour chaque personne queer qui fait la fête avec ses amis et ses proches, il y en a une autre qui se sent seule et « inférieure » au milieu de la foule. Pour chaque photo souriante publiée sur Instagram, il y a une personne qui se demande pourquoi elle se sent toujours déconnectée. Pour chaque personne qui danse dans les rues, il y en a une autre qui porte en elle un chagrin, un sentiment de rejet, de l’incertitude ou une impression tenace de ne pas avoir encore tout à fait trouvé sa place.
Il n’est pas rare que les personnes queers s’interrogent sur leur existence. Des études récentes montrent que, parmi les hommes canadiens, ceux qui s’identifient comme bispirituels, gais, bisexuels, transgenres et queers sont touchés de manière disproportionnée par les tendances suicidaires.
Dévoiler mon homosexualité n’était qu’un début
Ce mois de la Fierté revêt une importance particulière pour moi, car cela fait 10 ans que j’ai dévoilé mon orientation sexuelle et que j’ai commencé à vivre pleinement mon identité d’homosexuel. D’une certaine manière, j’ai l’impression que c’était hier. Mais parfois, j’ai l’impression que cela remonte à une éternité.
Quand j’ai dévoilé mon homosexualité en 2016, à la veille de mes 30 ans, je pensais que le plus dur était derrière moi. Je croyais qu’une fois que j’aurais accepté ma sexualité et que je l’aurais révélée au monde entier, tout le reste se mettrait naturellement en place. Je pensais que j’allais rapidement me constituer un vaste réseau d’amis gais. Je pensais que les rencontres amoureuses deviendraient plus faciles. Je croyais que j’allais enfin avoir le sentiment d’être à ma place.
Mais la vie s’est avérée plus compliquée que prévu. Avec le recul, dévoiler mon homosexualité n’était pas une fin en soi, mais plutôt le début d’un parcours long et difficile, mais passionnant.
Aujourd’hui, je peux affirmer avec certitude que le fait de vivre en toute authenticité m’a apporté la liberté, l’épanouissement, un sentiment d’appartenance à une communauté et d’innombrables opportunités qui n’auraient jamais été possibles si j’étais « resté dans le placard ». Pourtant, le fait de devenir plus authentique n’a pas fait disparaître mes difficultés; cela en a simplement changé la nature.
L’une des leçons les plus surprenantes que j’ai tirées de ces dix dernières années, c’est que la solitude ne disparaît pas simplement parce qu’on dévoile son identité sexuelle. En réalité, de nombreuses personnes queers se rendent compte que le fait de dévoiler leur homosexualité soulève des questions tout à fait nouvelles concernant l’identité, le sentiment d’appartenance et les liens sociaux.
Il y a deux ans, j’ai écrit un essai personnel dans lequel j’expliquais que je m’étais souvent senti comme décalé au sein de ma propre communauté. Même après avoir assumé ma sexualité, j’ai eu du mal à trouver ma place : Je ne suis pas celui qui a dévoilé son identité sexuelle au lycée, et je n’ai pas non plus vécu bon nombre des expériences marquantes qui ont façonné la vie d’autres homosexuels de mon âge. En bref, j’ai souvent eu l’impression d’arriver en retard à une fête dont tout le monde avait déjà compris le sens.
Pendant des années, je me suis demandé s’il y avait quelque chose qui clochait chez moi. Mais alors que j’approche de la quarantaine, je suis en paix avec l’homme que je suis devenu. Il existe d’innombrables façons d’être gai, queer ou trans. Il n’y a tout simplement pas une seule et unique façon d’appartenir à un groupe. Plus je vieillis, plus je comprends que l’authenticité ne consiste pas à se conformer aux attentes d’une communauté, mais à avoir le courage de se montrer tel que l’on est.
Plus connecté que jamais, mais plus seul que jamais

Cette leçon semble particulièrement d’actualité aujourd’hui. Nous vivons dans un monde à la fois plus connecté et plus déconnecté que jamais.
La pandémie a profondément bouleversé la manière dont bon nombre d’entre nous interagissent. Le télétravail et le travail hybride ont réduit les occasions quotidiennes d’interaction sociale. De nombreux lieux communautaires ont connu des difficultés, voire ont disparu. Parallèlement, nos vies sont devenues de plus en plus numériques.
Aujourd’hui, nous pouvons communiquer instantanément avec des personnes partout dans le monde, et pourtant, nombre d’entre nous ne se sont jamais sentis aussi seuls. Ce paradoxe est particulièrement marqué au sein des communautés queers des grandes villes comme Toronto, où je vis.
Les applications de rencontre ou de relations sans lendemain sont devenues des espaces communautaires, tandis que les médias sociaux sont souvent notre principal moyen d’entretenir des liens. Nous nous observons sans cesse les uns les autres, nous aimons les publications des uns et des autres, nous nous envoyons des messages et nous nous comparons aux autres.
Mais l’observation n’est pas synonyme de lien; la visibilité n’est pas synonyme d’appartenance, et l’attention n’est pas synonyme d’intimité.
La réalité qui se cache derrière le réseau Instagram
Je le sais d’expérience. Au cours de la dernière décennie, il m’est arrivé à plusieurs reprises de me sentir profondément lié à la communauté queer en occupant des postes de direction à titre bénévole qui ont donné un sens à ma vie : des fonctions telles que celle de président du conseil d’administration de la Fife House ou de porte-parole de l’emblématique Pride and Remembrance Run de Toronto.
Ces expériences enrichissantes m’ont permis de m’ancrer dans quelque chose qui me dépasse largement.
Mais il m’est aussi arrivé, pendant le mois de la Fierté, de rester assis tout seul à parcourir les médias sociaux, en me demandant pourquoi tout le monde semblait vivre une expérience plus agréable que la mienne. La vérité, bien sûr, c’est que les médias sociaux ne donnent que rarement une vision complète de la situation. Derrière ces photos de la Fierté soigneusement mises en scène se cachent une vulnérabilité, des chagrins d’amour, de l’anxiété et des combats que la plupart des gens ne publient jamais en ligne.
La Fierté peut faire remonter à la surface bon nombre de ces émotions. Pour certaines personnes, la Fierté révèle l’absence de lien. Pour d’autres, cela renforce les pressions liées à l’image corporelle qui existent depuis longtemps au sein de certains segments de la communauté gaie masculine. De nombreux homosexuels ressentent une pression énorme qui les pousse à participer à chaque événement, à chaque fête et à chaque réunion. Ces dernières années, j’ai moi-même connu ce genre de pression.
D’autres sont confrontés aux réalités d’une culture de la vie nocturne qui accorde souvent une grande importance à la consommation d’alcool et de drogues récréatives. En réalité, en ce qui concerne ce Mois, une chose est vraie : la Fierté peut être la période de l’année la plus valorisante, mais elle peut aussi être la plus aliénante.
Pourquoi la Fierté reste un événement important
Beaucoup de Canadiens continuent de croire à tort que, puisque nous avons obtenu l’égalité dans le domaine du mariage il y a 20 ans, la lutte pour l’inclusion des personnes de la communauté 2ELGBTQ+ est en grande partie terminée.
Ce n’est pas le cas. Nous avons réalisé des progrès extraordinaires, c’est vrai. Mais les personnes queers et trans continuent de faire face au rejet familial, à la discrimination au travail, à l’isolement social et à une hostilité politique croissante à l’égard de nos communautés. Partout en Amérique du Nord et dans le monde entier, nous assistons à une recrudescence des discours hostiles à la communauté 2ELGBTQ+, en particulier à l’encontre des personnes transgenres.
Beaucoup de jeunes se posent encore les mêmes questions que celles que je me posais il y a dix ans : ma famille va-t-elle m’accepter? Est-ce que je vais garder mes amis? Est-ce que j’aurai toujours ma place? Est-ce que tout ira bien pour moi?
Ce que j’aurais aimé savoir plus jeune

S’il y a un message que je voudrais dire au jeune que j’étais, c’est celui-ci :
Tu n’as pas besoin d’avoir tout compris ni de correspondre parfaitement à la définition que quelqu’un d’autre se fait d’une personne queer pour mériter l’amour, l’amitié et le sentiment d’appartenance. Le but n’est pas la perfection, mais l’authenticité.
Alors que je fête mes dix ans de vie en toute authenticité, je me surprends à moins réfléchir à la visibilité et davantage aux liens humains. Il s’agit moins de s’intégrer que de se montrer tel que l’on est. Il s’agit moins d’être accepté par tout le monde que de s’accepter soi-même.
C’est peut-être ça, au fond, l’essence même de la Fierté. Ce n’est pas tant une question de soirées branchées ou de photos sexy, mais plutôt de liens authentiques et du courage de se découvrir pleinement les uns les autres et d’être vu en retour. Parce que, dans ce qu’elle a de meilleur, la Fierté n’est pas seulement une célébration. Elle nous rappelle qu’aucun d’entre nous ne devrait faire ce cheminement seul.
Être homosexuel est l’une des plus grandes bénédictions de ma vie. Il y a dix ans, j’ai pris la décision extrêmement difficile de dévoiler mon homosexualité et de vivre de façon authentique. C’est la meilleure décision que j’ai prise en 40 ans.
Traverser les aléas de l’expérience homosexuelle a été à la fois difficile et extrêmement enrichissant. Mais malgré tout cela, je me sens grandi, j’éprouve plus d’empathie envers les autres et je suis reconnaissant envers ce que ma communauté m’a appris, alors que je continue d’avancer dans ma quête de liens.


