Lorsque Marilyn Irwin a perdu son fils MacRae, qui s’est enlevé la vie en mai 2018, son monde s’est effondré. Il n’avait que 37 ans. La vie de ce père et artiste de talent profondément aimé de sa famille a été semée d’embûches de l’enfance à l’âge adulte : grave trouble d’apprentissage, problèmes de santé mentale et utilisation de substances régulière.
Pour Marilyn, la mort de MacRae a été une perte personnelle dévastatrice, mais aussi un tournant dans sa vie. Au lieu de se retrancher dans le silence, elle a choisi de canaliser sa douleur en défense des intérêts publics, se relevant presque immédiatement pour promouvoir des initiatives de prévention du suicide et de promotion de la vie dans sa communauté de Saskatoon, en Saskatchewan, et partout au Canada.
« C’est ainsi que j’ai traversé mon deuil. L’action a été ma façon de le vivre », explique Marilyn, qui a récemment publié une courte vidéo sur Instagram de son défunt fils à l’occasion de ce qui aurait été le 45e anniversaire de ce dernier le 14 août. La courte vidéo a été tournée par Marilyn elle-même en 2018, la veille du suicide de MacRae. Elle le montre en planche à roulettes dans une rue de son quartier, son petit garçon dans les bras. C’est la dernière fois que Marilyn a vu son fils.
« Je tremblais et j’étais visiblement émotive en tournant cette vidéo, car je savais que la fin était très proche pour MacRae. »
Sensibiliser le public à la prévention du suicide
Chaque année, environ 4 500 Canadiens s’enlèvent la vie, ce qui équivaut à 12 morts par suicide chaque jour, et beaucoup d’autres tentent de se suicider ou envisagent de le faire.
Les effets du suicide s’étendent bien au-delà de la personne qui s’est enlevé la vie. Selon la recherche, chaque mort par suicide affecte profondément de 6 à 20 personnes et peut avoir des répercussions sur un total de 135 individus.
Le 10 septembre, à l’occasion de la Journée mondiale de la prévention du suicide, des gens se rassembleront dans des communautés de tout le Canada et du monde entier pour montrer leur soutien aux efforts de prévention, pour se souvenir des personnes qui se sont enlevé la vie et leur rendre hommage, pour consoler les gens qui ont perdu un être cher en raison du suicide et pour tisser des liens et renforcer leur communauté ensemble.
Il est important de comprendre que la plupart des gens qui pensent au suicide ne veulent pas mourir. Ils ont simplement de la difficulté à vivre avec une douleur émotionnelle trop lourde à porter. En parlant ouvertement du suicide, nous créons une brèche d’espoir et rappelons aux gens qu’ils ne sont pas seuls.
Les taux de suicide sont encore élevés au Canada et ils le sont de manière disproportionnée dans certaines communautés en particulier, comme chez les jeunes, les Autochtones et les personnes 2SLGBTQIA+. Beaucoup de communautés autochtones, particulièrement en régions inuites, connaissent encore des taux de suicide parmi les plus élevés du monde. Les facteurs de risque comme les problèmes de santé mentale, les traumatismes, la discrimination systémique et les transitions de vie peuvent exacerber la vulnérabilité.
La mémoire d’un fils
Marilyn décrit MacRae comme quelqu’un qui aimait la planche à roulettes, l’art et par-dessus tout, ses enfants. Malgré ses difficultés, il accordait une place centrale à sa famille.
« Il voulait toujours passer du temps avec ses fils. Ils étaient une priorité pour lui. Il les aimait profondément et était très fier d’eux », se souvient-elle.
Marilyn explique que la vie de MacRae n’a pas été facile. Il a abandonné l’école en neuvième année (l’équivalent de la 3e secondaire) en raison d’un important trouble de l’apprentissage, mais il a plus tard repris son parcours à l’éducation des adultes avec le rêve de devenir soudeur ou mécanicien.
Il avait réussi sa formation aux adultes, mais il ne l’a pas su avant sa mort. « MacRae a toujours rêvé de faire des études postsecondaires, explique-t-elle. Il avait de l’espoir. Mais il semblait vivre deux vies distinctes : une le jour, où il étudiait et s’efforçait de faire de son mieux, et une la nuit, où ses problèmes personnels prenaient le dessus. »
L’utilisation de substances, des périodes d’incarcération et des crises de santé faisaient partie de ces difficultés. Si Marilyn et sa famille avaient les moyens de payer des programmes de traitement privés pour MacRae, un soutien constant et digne de ce nom n’était souvent pas à leur portée.
« Même si nous payions, l’aide n’était tout simplement pas au rendez-vous, explique Marilyn. Je crois que les droits de la personne de MacRae ont été bafoués et qu’on lui a refusé l’accès aux soins… Aussi dramatique que cela puisse être, c’est très courant pour les toxicomanes. »
La sensibilisation comme source de courage
Pour Marilyn, deuil et action de défense sont devenus inséparables. Quelques mois après le décès de MacRae, elle s’est associée à la section de Saskatoon de l’Association canadienne pour la santé mentale afin d’organiser des événements liés à la Journée mondiale de la prévention du suicide. Elle a aussi créé une bourse d’études au nom de son fils pour les étudiants qui souffrent de troubles de l’apprentissage. Et comme si cela ne suffisait pas, Marilyn a commencé à s’exprimer publiquement, à donner des entrevues aux médias et à faire pression en faveur d’un changement systémique auprès des gouvernements.
« Cela a été comme un accident de voiture, j’étais sous le choc, explique-t-elle. Organiser des événements communautaires et prendre la parole étaient pour moi la seule façon de donner un sens à ce qui venait de se produire. C’était ma façon de vivre mon deuil. Ma façon de survivre. »
Au fil du temps, l’action de sensibilisation de Marilyn s’est approfondie. Elle s’est jointe à l’ACPS en 2022, d’abord comme membre d’un comité, puis comme administratrice et membre du comité de direction. Elle est maintenant la nouvelle présidente du conseil d’un organisme pancanadien qui milite pour la prévention du suicide et la promotion de la vie depuis 40 ans.
Un message sur la douleur
Marilyn parle avec franchise de la nature du deuil lié au suicide et de ses différences par rapport à d’autres formes de perte. « Le suicide est très différent et complexe. Même si MacRae s’est enlevé la vie il y a longtemps, ce n’est pas le genre de chose dont on se remet. La peine est encore lourde tous les jours », dit-elle.
Elle explique que le fait de garder sa mémoire en vie l’aide. « Le simple fait de dire son nom me fait du bien. J’ai toujours envie que les gens me posent des questions sur mon fils. Pour moi, ce n’est pas une source de douleur, mais de guérison. Cela signifie qu’il n’est pas oublié. »
L’une des réflexions les plus puissantes de Marilyn porte sur la nature même du suicide. Elle rejette l’idée qu’il est associé à la faiblesse ou à l’égoïsme.
« Le suicide n’est pas le signe d’une faiblesse, mais d’une douleur qui semble insurmontable, explique-t-elle. On a l’impression d’être dans le noir; de se réveiller en pleine nuit et d’essayer d’atteindre un verre d’eau que l’on n’arrive pas à trouver. On cherche désespérément, mais rien n’y fait. C’est cela, la douleur. »
Pour MacRae, cette douleur est devenue insupportable malgré l’amour qu’il éprouvait pour sa famille. Marilyn veut que les gens comprennent que les circonstances extérieures, comme le fait d’avoir des enfants, des rêves et du potentiel, n’effacent pas l’intensité de cette souffrance. « Certaines personnes m’ont demandé : “Pourquoi a-t-il commis ce geste alors qu’il avait deux beaux garçons?” Mais cela n’a rien à y voir. Il s’agit d’une douleur qui bloque tout le reste. »
Une voix pour le changement
Marilyn se considère comme une voix pour tous les gens touchés par le suicide qui ne sont pas en mesure de s’exprimer. « J’ai le privilège d’avoir un emploi stable, un employeur qui me soutient et des ressources. J’ai l’impression de pouvoir m’exprimer pour toutes les personnes touchées par le suicide qui ne peuvent le faire. »
Le premier objectif de Marilyn est clair : faire en sorte que le Canada adopte enfin une stratégie nationale de prévention du suicide afin de fournir une coordination, un financement et un contrôle en aval bien réels. L’ACPS a demandé la création d’une stratégie nationale pour la première fois dans les années 1990 et a récemment réitéré son appel en exhortant le gouvernement fédéral à agir avec intention. Marilyn sait qu’une stratégie nationale n’effacera pas sa perte, mais elle pourrait éviter la même douleur à d’autres familles.
« Je veux que l’on se souvienne de MacRae. Je veux que son histoire ait de l’importance. Et je veux que les gens sachent que le suicide est une question de douleur et non pas de faiblesse. Si ma voix peut contribuer à sauver ne serait-ce qu’une vie, j’aurai l’impression que mon fils m’accompagne dans ma démarche. »
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